'μῆτις - the skill in my hand', Livia Johann & Mohéna Kühni

Exposition en duo
28 août - 26 septembre 2015
http://www.standard-deluxe.ch

Réunies pour une exposition en duo à standard/deluxe, Livia Johann (*1986, Paris, vit et travaille à Genève) et Mohéna Kühni (*1984, Lausanne, vit et travaille à Berne) procèdent toutes deux par décontextualisation des formes, qu’elles rejouent dans des sculptures et des installations. Empruntés tels quels ou recopiés, les éléments collectés dans la rue, dans des ateliers ou sur les marchés deviennent autre chose, en même temps qu’ils disent encore ce qu’ils sont. Echos modifiés du réel, leurs pièces revêtent souvent le caractère de processus ouverts aux échanges, et partant, à l’imprévu et à l’aléatoire. A l’opposé d’une tendance à la technologisation, les deux artistes affirment une forme d’intelligence fondamentale du corps, qui compose le socle de l’expérience du sujet et permet ainsi une prise de position au sein de la société.

C’est ce qu’évoque Métis, première épouse de Zeus avalée par ce dernier alors qu’elle était enceinte d’Athéna la stratège qui naîtra du crâne de son père ; aujourd’hui utilisé comme concept dans le champ des sciences humaines, la métis désigne l’intelligence rusée. Faisant étrangement écho à la condition de l’artiste (aussi variée qu’elle puisse être), la métis utilise la projection pour parvenir à ses fins – se mettre à la place de l’autre pour voir ce qu’il ne voit pas – et est souvent liée à une situation d’urgence – sauver sa peau.

Livia Johann et Mohéna Kühni s’intéressent toutes deux à la question du travail, qu’il s’agisse pour l’une de l’appropriation des techniques et de la dépense corporelle, ou pour l’autre des techniques et des métiers. Dans leurs recherches le lien au travail est surtout le moyen d’interroger la place de l’artiste dans son environnement ; quelles stratégies il/elle met en place pour vivre ; pour réagir à ce qui l’entoure ; pour développer une pratique.

Reprenant des éléments trouvés dans une esthétique DIY, Livia Johann conçoit deux nouvelles pièces pour l’exposition. ‘And I'm reminded that the future is unwritten, extrait d’une lettre d’amour’ poursuit une série de travaux qui prennent pour point de départ des formes observées dans l’espace urbain, en particulier sur des chantiers, lieux de construction et d’érection typiquement masculins. Sur la base d’une documentation photographique, elle construit deux panneaux avec des planches de bois trouvées dans la rue ; tandis que la forme s’affirme comme support pour un message, le panneau reste vide et dit plutôt les traces de ses utilisations antérieures. Entre passé, présent et futur, les éléments des œuvres sont mouvants, en constante évolution ; à l’image de relations humaines comme le suggère le titre, ils peuvent être réagencés, se déplacer, se briser, se décomposer, se reconstruire.

‘Rebel with a cause’ prend pour matériel un ensemble de planches plaquées de bakélite utilisées pour réaliser des coffrages pour un autre travail. Utilisées en l’état – avec parfois les restes de leur ancien usage –, elles sont chacune marquées à la défonceuse, comme autant de signes d’une écriture inconnue. Aléatoires, ces inscriptions sont déterminées aussi bien par le geste de l’artiste que par la réaction du matériau : le trait doit s’arrêter quand le frottement de la machine fait brûler le bois. Reprenant à rebours le titre du dernier film de James Dean qui fait référence à l’univers des motards (Rebel without a cause, 1955), le titre de la pièce suggère une forme d’urgence (rester aux aguets) en même temps qu’il affirme un engagement, celui de l’artiste face aux situations qui l’entourent, et qui n’est pas sans impliquer une certaine violence.

Avec un ensemble de sculptures et une installation sonore, Mohéna Kühni poursuit et rejoue un travail initié lors d’une exposition collective au Kunstmuseum de Thun en début d’année. Tandis que ce projet visait à présenter la jeune scène artistique féminine bernoise dans une perspective historique, Mohéna Kühni avait proposé une intervention sur les seuils entre les salles, affirmant une position interstitielle. ‘Die Spannen’ (empan ou marge) sont des sculptures en bois dont les éléments reprennent certaines dimensions de la main de l’artiste correspondant aux anciennes mesures (coudée, pouce, empan, etc.). A Thun elles jouaient avec l’espace et faisaient écho à la marqueterie du lieu d’art (un ancien hôtel), en même temps qu’elles suggéraient la présence du corps de l’artiste dans l’espace. Présentées ici comme un ensemble, les sculptures jouent des combinatoires possibles et forment comme les mots ou les notes d’une phrase.

Faire le lien, marquer les passages, c’est aussi ce qu’a développé l’artiste pendant le montage de l’exposition à Thun en choisissant de réaliser une série d’entretiens avec chacune des artistes présentes, en les questionnant sur leur pratique, leurs processus de travail, ainsi que le lien avec les autres activités de leur vie et les possibles interférences. Pour l’exposition à standard/deluxe, elle utilise ce matériel comme base d’une pièce sonore, réalisée en collaboration avec un compositeur et un contrebassiste – à qui elle a posé les mêmes questions. En se focalisant sur certaines thématiques – notamment la présence à l’atelier, les phases d’ennui ou d’observation, de production sans but particulier, le lien au travail alimentaire ou encore les espaces de discussions sur la pratique artistique –, elle interroge les spécificités de ce qu’on peut qualifier du métier d’artiste et souligne les porosités avec ce qui serait de l’ordre de la vie privée. Entourant des extraits d’entretiens à la fois précis parce qu’ancrés dans le quotidien de la pratique et distants parce que correspondant à des situations individuelles, la composition musicale rythme, structure, coupe, et travaille la voix comme un matériau sonore, de plus en plus marqué et dégradé par des incursions électroniques.

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