A piece that tells a very indefinite story – Ceel Mogami de Haas

sur l'exposition 'And the crack in the tea cup opens a lane to the land of the dead', Piano Nobile, Genève, 26 septembre – 8 novembre 2014
texte publié dans Kunstbulletin, novembre 2014


Maniant les références avec la précision et le goût d’un alchimiste (1), Ceel Mogami de Haas hybride, mixe, combine. Dans ses œuvres qu’il qualifie parfois d’ensembles, des éléments hétéroclites entrent en résonance, créent des associations et des liens inédits, bousculant et questionnant les champs de la connaissance et du savoir.

Pour son exposition à Piano Nobile à Genève, Ceel Mogami de Haas a choisi d’investir l’espace de plusieurs manières, créant un véritable champ d’expérience pour le spectateur. Installations sculpturales, bande sonore et vidéo sont ce qui compose le projet ‘And the crack in the tea-cup opens a lane to the land of the dead’. Signe de l’intérêt de l’artiste pour la littérature, en particulier la poésie anglo-saxonne, ce titre est un vers tiré d’un poème de W.H. Auden de 1937, qui donne une coloration particulière à l’exposition et fonctionne comme un indice à plus d’un égard. Evoquant le moment précis où un objet perd sa fonction – où sa fonction s’écoule avec l’eau du thé – il affirme une ouverture, un passage vers un autre monde. Monde de l’imaginaire, des esprits, des formes, des abstractions… méta-monde ? L’artiste, citant le poète, ne cherche pas à définir ou à fixer, mais plutôt à ouvrir, à désigner la perméabilité des espaces et des temporalités, à rechercher, peut-être, les points de passage.

Ecrans de fumée
Entre éléments de scénographie et œuvres, des paravents et des plateformes recouverts de revêtements imitant des matières et des textures – faux marbre, faux bois, faux cuir – structurent l’espace d’exposition et guident la perception du spectateur. Envisagés par l’artiste comme des ‘plateaux’, ces surfaces ont un rôle à la fois pratique et sémantique. Du plateau de Deleuze et Guattari, ils possèdent la notion de lien rhizomatique entre les choses et les champs du savoir ; des plateaux utilisés dans les logiciels 3D, ils auraient l’idée d’une base, d’un point d’ancrage. On pense aussi au plateau TV, surface de projection vide, à investir d’images, de sons et de couleurs ; au plateau de Tournez Manège, lieu de rencontres et de surprises. Puis, à dérouler encore un peu le fil, à la table de dissection de Lautréamont – presque un plateau –, propice aux rapprochements improbables. Lieu des possibles, à investir par l’imaginaire et sa propre expérience, le plateau serait un lieu où le réel n’est pas tout à fait réel, ou alors en léger décalage.

Les pièces de l’artiste, si elles se réfèrent le plus souvent à un réel connu, ne sont pourtant pas clairement ‘situées’ et refusent de se fixer, restant dans une indécision permanente. Sculptures, meubles et caisses de diffusion, les paravents sont bancals ; les plateaux et assises sont aussi des œuvres, des supports. Dans l’espace d’exposition, tout est un peu surélevé, les éléments semblent flotter, immobiles.

La vidéo ‘The Grand Old Face Of the Plateau’ amplifie cette impression à l’extrême. Composée d’images numériques, elle met en scène des objets évoluant sur une surface d’eau. Autour d’une sculpture déduite d’une peinture de Picasso, des objets tels qu’une maison du Corbusier, une chaise de Loos, une Citroën Picasso ou encore un paravent d’Eileen Gray tournent sans fin et sans but dans un décor indéfini de fin du monde – agrémenté tout de même de plantes vertes en pot.

J’appelle celui qui me répondra (2)
‘Shoppées’ sur Internet (parfois redessinées), ces icônes d’une modernité passée font encore signe. Rassemblées sous le mode du virtuel, elles évoquent la dérive des formes, les migrations, le ‘sampling’. Si la notion de faux et de pastiche jalonne l’exposition, c’est sous l’angle de la transformation et de la réinterprétation : des influences africanistes de Picasso au Ziggurat du Corbusier, en passant par la Pyramide du Louvre de Pei, Ceel Mogami de Haas s’intéresse au devenir des formes, à leur histoire, ainsi qu’à la notion quelque peu fantasmée de forme originelle.

Intégrée à l’installation, la pièce sonore ‘The Difficult Whole’ s’attache à retracer, par déduction et extrapolation, l’histoire d’une forme que l’on retrouve sur les paravents sous les traits d’un dessous de plat en bois. Ce qui est aujourd’hui un cadeau fancy pour architectes a commencé par être un motif ornant un temple maya au Mexique. Repris par Frank Lloyd Wright qui en a fait le pattern d’un de ses premiers ‘textile blocks’, il a notamment couvert les murs de l’Ennis House, construite en 1924 à Los Angeles, devenue symbole d’une architecture néo-maya qui s’est ensuite diffusée par la construction de nombre de bâtiments en Californie.

Montage de sons synthétiques et de voix, la bande sonore évoque les différents moments de l’histoire de cette forme, en plusieurs chapitres qui sont comme les actes d’un opéra : de son rôle supposé dans les rites religieux mayas à son utilisation décorative chez Wright pour arriver dans l’intérieur domestique sous l’aspect banal et inoffensif d’un dessous de plat, la forme s’adresse à l’artiste autant qu’il s’adresse à elle, pointant un rapport de nécessaire réciprocité.

Battre les cartes
Comme souvent dans la pratique de Ceel Mogami de Haas, les données historiques se mêlent à la fiction, témoignant d’un rapport au savoir qui se définit au sein d’une recherche artistique. Illustrant son processus de travail, il s’est approprié depuis quelques années la notion de ‘bibliothèque renversée’, expression dont on trouve la trace au milieu du 18e siècle, qui désigne celui ‘qui sait, mais qui sait mal et avec confusion (3)’. Pour lui, qui a utilisé cette image en guise d’autoportrait, la bibliothèque renversée suggère plutôt une ouverture, une certaine liberté. Tous les livres sont au sol, les classements et les catégories sont comme abolis (du moins, momentanément) ; les savoirs se rencontrent, dialoguent ; tous les rapprochements sont possibles. Tout jeter en l’air, rebattre les cartes puis, avec le hasard, l’intuition, inventer d’autres logiques, qui permettent de ‘faire le grand-écart entre des mondes’ et de proposer des ‘contre-systèmes poétiques (4)’.

Brassant les références entre différents champs de la connaissance, aussi bien qu’entre des domaines extrêmement pointus et la culture populaire, l’artiste s’intéresse aux modèles de savoir total que sont les projets encyclopédiques. Il a notamment travaillé sur Wikipedia, projet exponentiel et monstrueux, qui questionne drastiquement et redéfinit les codes, les rythmes et les figures d’autorité du savoir.
Exigeantes, parfois compliquées et cryptiques – il qualifie lui-même ses pièces de ‘nuages hiéroglyphiques’ – les œuvres de Ceel Mogami de Haas tendent à offrir un espace d’expérience pour le spectateur, espace à investir et à interpréter, qui rend possibles les liens et les associations mais qui ni ne les livre ni ne les impose.

(1) Le titre de ce texte est inspiré de 'Fantasia', film de Disney de 1940 – « And now we're going to hear a piece of music that tells a very definite story », dans l’introduction à la partie « L’apprenti sorcier ».
(2) Marguerite Duras, « Les mains négatives », 1979
(3) Dictionnaire de l’Académie Française, 4ème édition, 1762
(4) Selon les mots de l’artiste

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