Éblouissements – les trilemmes de João Maria Gusmão et Pedro Paiva

sur l'exposition "Trilemma : Over a ghostly conception" de João Maria Gusmão + Pedro Paiva, Fri Art, Fribourg, 13.09.2012 – 28.10.2012
texte publié dans Kunstbulletin, octobre 2012

C’est dans une obscurité d’encre et le bourdonnement des mécanismes de projection que l’on découvre les films de Gusmão + Paiva. À Fri Art, regroupés en constellations autour d’une installation en pleine lumière, ils dessinent les contours d’un monde onirique et cryptique, et interrogent le statut des images.

Depuis 2001, le duo d’artistes portugais João Maria Gusmão et Pedro Paiva poursuit une recherche phénoménologique sur le monde qui nous entoure, travaillant en particulier sur la perception et la vision. Leurs films montrent de courtes séquences sans effet narratif, purement visuelles, qui constituent les éléments d’une investigation plus vaste, mais jamais résolue.

Pour leur exposition à Fri Art, Gusmão + Paiva proposent un nouveau chapitre de leur projet artistique : « Trilemma : Over a ghostly conception » présente un ensemble d’œuvres récentes, pour certaines inédites, et une installation spécialement conçue pour le lieu. Partant de l’idée d’image rémanente comme une source de connaissance possible – ils citent Newton gardant dans son œil l’image du soleil longtemps observé –, ils déploient une réflexion sur la vue, et les différents modes de perception possibles. Ainsi en ouverture de l’exposition, la vidéo « 3 Suns » (2009) est une spéculation sur la multiplicité des visions, et questionne le statut de réalité de chacun des soleils : soleil réel, souvenir optique, image mentale, réverbération… De cette pluralité : trilemme, c’est-à-dire triple hésitation sur ce qui nous est donné à voir.

Illusions d’optique et effets de réel
Comme le magicien Houdini, Gusmão + Paiva jouent avec l’illusion, tout en donnant parfois accès à leurs secrets. Ainsi, contrairement aux films qui sont présentés dans le noir le plus total, l’installation centrale à Fri Art se montre à la lumière du jour : dispositif installatif qui tient de la camera obscura, machinerie optique, elle produit des images en même temps qu’elle rend visible les procédés de fabrication.

Car c’est bien le paradoxe : si le monde que les artistes décrivent est profondément mystérieux, les images et les effets qu’ils utilisent sont plutôt simples et low tech. De plus, l’usage du film analogique, l’absence de son et le ralentissement fréquent du rythme des images accroissent l’effet de réel et d’évidence. Devant les projections un peu tremblantes dans une salle noire, on aura le sentiment de se trouver devant des apparitions, au cœur du processus de constitution des images.
Envers de la vision optique, « Solar, the Blindman Eating a Papaya » (2011) montre un homme aveugle filmé de nuit, croquant dans un fruit. Cette scène plutôt anodine se transforme en énigme (par le ralentissement, la nuit) – et suggère la possibilité du développement d’autres sens, la force d’une vision intérieure.

Le clan des initiés
Dans leur quête de l’intelligibilité du monde, Gusmão + Paiva convoquent un vaste réseau de références, aussi bien littéraires et philosophiques que scientifiques ou parascientifiques. Ils collectionnent des textes empruntés par exemple à Victor Hugo ou René Descartes, publiés parfois aux côtés de leurs propres écrits, qui constituent l’anthologie d’une histoire de la perception et de la vérité des choses, et plus généralement de « l’être au monde ».

Les artistes se sont significativement intéressés aux écrits de René Daumal, membre du Grand Jeu. Comme l’explique Daumal à André Breton en 1929, le Grand Jeu tend à : « la confrontation systématique du fait lyrique et du fait onirique avec les enseignements de la tradition (…) et ceux de la mentalité dite primitive. » Des textes de Daumal, Gusmão + Paiva reprennent une atmosphère, ainsi que des éléments littéraires, donnant une forme plastique à sa métaphysique expérimentale – ils parlent, eux, de métaphysique récréative. Ils lui ont en particulier emprunté le terme d’« Abyssologie » pour définir leur propre travail : mentionné dans La Grande Beuverie, l’Abyssologue – ou Examinateur de Poubelles – est une figure du psychanalyste, qui dit à son patient « Et vous me direz tout ce qui vous passe par la tête, sans réserve, sans choisir, sans juger. » De la psychanalyse comme Science des Abysses, on retiendra une certaine équivalence des savoirs.

Des objets singuliers
L’humour et l’absurde, présents chez Daumal, se retrouvent comme en embuscade chez Gusmão + Paiva, notamment dans l’écart entre le sujet abordé et la manière de le traiter – souvent avec des moyens dérisoires. Une boule de verre fondu passant lentement à travers l’image devient une météorite – « Meteorítica » (2008) –, ou un œuf tournant sur lui-même une éclipse – « Eye Eclipse » (2007).

Nulle autre raison d’être de ces images que d’être, justement, en soi. C’est peut-être cette absolue singularité qui les rend si cryptiques, et les tient en quelque sorte à distance. On restera en effet toujours devant ces œuvres comme devant des énigmes visuelles – toujours en-dehors, comme devant un tabou primordial. « Plus un objet est réel, plus il est inidentifiable », écrit Clément Rosset dans L’objet singulier. Les images créées par Gusmão + Paiva n’ont pas pour but d’être explicitées, mais possèdent un pouvoir d’ouverture et de suggestion, dans lequel chacun peut se projeter. Selon les artistes, c’est au visiteur « qu’incombe le travail le plus profond d’exégèse : donner libre cours à des histoires, qui, ici et là, trouveront des correspondances et qui, en fait, ont été provisoirement assemblées. Et pour paraphraser Álvaro de Campos : Chacun de nous doit avoir une métaphysique récréative propre, car chacun de nous est chacun de nous. »

En plus de nous divertir – car c’est avec fascination que l’on se laisse prendre par la contemplation de tous ces micro-faits, l’œuvre de Gusmão + Paiva défie notre rapport au réel et suggère une multiplicité d’approches possibles, qui sont autant de moyens d’appréhender le monde.

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