Est-ce que tu dors ?

texte pour le projet "Charlotte" de Vincent Kohler
avril 2014

Fragment I, Herculanum

Autour d’elle flottait une légère odeur de brûlé.

Il y avait longtemps qu’ils ne s’étaient pas vus, elle s’était préparée longuement pour cette soirée, avait réfléchi à ce qu’elle pourrait lui dire pour que, peut-être, il revienne sur sa décision. Elle savait que ce ne serait pas facile, qu’elle aurait beau faire au mieux, ce qui se passerait ne dépendait plus vraiment d’elle. Elle n’y croyait pas vraiment, plus vraiment, elle y allait un peu à contre-cœur, comme si elle se trompait elle-même, se perdait elle-même. Elle savait ce qu’on disait, qu’A. allait être chassé de la ville, bientôt ; tout le monde le savait, il était perdu. Qu’importe. Elle savait aussi ce qu’elle risquait en allant chez lui, et le danger qu’elle faisait courir à L. et N. Elle savait, mais elle voulait le voir encore une fois.

Quand elle l’aperçut, elle se dit qu’il avait vieilli. Son dos était un peu courbé, ses soucis semblaient trop lourds pour lui. Il prit ses mains et les embrassa. Il lui dit que c’était trop tard, et qu’il était prêt. Ensuite, ils burent, et mangèrent un peu. Ils ne parlèrent pas beaucoup. Leurs ombres tremblaient dans la lueur des bougies. Elle avait chaud, puis froid. Un peu après que leurs corps se sont joints, le sol a commencé à trembler. Il y eut comme un grondement sourd, l’orage ? Elle ne voulait pas qu’il parte, elle le lui dit. Il ne répond rien, il ne peut presque plus respirer, cette poussière noire entre dans son nez, sa bouche. Puis une ondée chaude et enveloppante souffle les portes et les fenêtres, et brûle leurs corps dans l’instant. Elle se tait.

Fragment II, Naplouse

Ce matin elle est allée au marché. Comme chaque jeudi elle a rencontré ses voisines sur le chemin et elles y sont allées ensemble. L. et K. bavardaient au sujet de leurs garçons et s’inquiétaient : aucun des deux n’aimait aller à l’école, ils s’enfuyaient souvent et allaient jouer dans le désert. Elles étaient bien embêtées mais que pouvaient-elles faire ? Elles n’allaient pas rester à côté d’eux en classe, tout de même. Quant à les garder à la maison… Elles pouvaient bien les menacer en évoquant leur avenir, quel avenir ? Même elles n’y croyaient pas, personne n’y croyait plus. Les choses semblaient suivre, là-bas, leur propre nécessité, alors à quoi bon ? A quoi bon aller à l’école, apprendre un métier, à quoi bon lutter ? D’autres l’avaient fait, et ça ne leur a pas réussi.

Elle ne savait pas si elle était d’accord avec ses voisines, ou non. Elle n’avait pas d’enfant et n’en aurait peut-être pas. L’avenir pour elle était un mot abstrait, mais le maintenant aussi. Elle essayait de le saisir, mais il lui échappait. Elle était toujours un peu ailleurs, à côté, en-deçà. Elle écoutait d’une oreille distraite les conversations des femmes, quand elles arrivèrent au marché. Leurs voix se mêlèrent à d’autres conversations, aussi animées, plus animées. Des arbres avaient été coupés et un âne égorgé – ils disaient que c’était un avertissement, mais pour quoi, pour qui ? Il lui semblait que c’était injuste, qu’ils devraient régler leurs affaires en laissant les gens vivre.

Elle choisit quelques belles tomates et des poivrons rouges. Elle montra un poisson que Y. enveloppa dans un papier épais. Ils se regardaient, un peu plus longuement que d’habitude, quand la grenade tomba à côté de l’étal. Elle n’eut le temps de penser à rien. Son bras fut projeté de l’autre côté de la rue, et les morceaux de son corps éparpillés parmi les autres.

Fragment III, Dampierre

Cela faisait quelques temps qu’il l’agaçait. Cela datait en réalité du jour où il était revenu d’une exposition avec une révélation. Depuis, il avait fait des recherches, il avait lu beaucoup de livres, il avait écouté des spécialistes ; depuis, il lui parlait souvent de ça. Elle ne comprenait pas pourquoi cela le fascinait autant, cela la gênait un peu, quand ils faisaient l’amour elle se demandait si là aussi il y pensait, si cela l’excitait. Elle essayait de lui parler et de lui donner son point de vue à elle, mais il ne l’entendait pas.

Un jour qu’il avait regardé une émission historique où on évoquait le sort d’un supplicié, il lui parla encore du plaisir extatique que semble ressentir l’homme au moment où, peu à peu, on découpait sa chair. Il en parla comme d’un plaisir hors d’atteinte, extra humain, et il lui sembla entendre dans sa voix du désir, de l’envie. Elle lui répondit qu’il ne savait pas. Qu’il ne pouvait penser cela que parce qu’il était loin, qu’il n’était pas à la place du supplicié, que son désir était celui, dérisoire, d’un homme confortablement installé dans son salon. Cette fois, ils se disputèrent. Il dit qu’elle avait l’esprit étroit, elle dit qu’il était distant de la réalité du monde. Elle n’en pouvait plus de sa curiosité morbide, habillée de théories fumeuses. Elle sentait qu’il la trouvait idiote, limitée. Ils avaient bu beaucoup de vin, ils parlaient de plus en plus fort, ils en vinrent à se frapper. Elle se savait moins forte. Elle vit, posée sur une commode, la perceuse encore branchée. Elle la saisit et la brandit vers lui. Il recula, tomba à la renverse. Elle posa l’extrémité de la mèche sur son tibia, et mis en marche l’appareil. Il hurla, longtemps.