Les contes cruels d'Eun Yeoung Lee

Article publié dans le Courrier, édition du 3 juin 2015 "target="_blank"

Au Palais de l’Athénée à Genève, les dessins et céramiques d’Eun Yeoung Lee forment un univers séduisant en même temps que sombre et inquiétant.

Les œuvres d’Eun Yeoung Lee, jeune artiste coréenne formée à la Villa Arson de Nice et à la HEAD de Genève, sont peuplées d’animaux, qui sont ceux des fables. Métaphorique, anthropomorphe parfois, l’animal est propice aux projections les plus diverses, emblématique à cet égard de la pratique de l’artiste, pour qui une œuvre a non seulement plusieurs interprétations possibles, mais porte plusieurs intentions. A cheval entre la Corée, où elle est retournée vivre récemment, et l’Europe où elle a effectué la plus grande partie de son parcours artistique, elle travaille des images qui agissent de manière bien différente selon les cultures.

dream of horses

Intéressée par les formes et les associations qui jaillissent dans le rêve – et qui condensent parfois à elles seules toute une situation – Eun Yeoung Lee a récemment acquis un ouvrage d’interprétation des rêves coréen, d’où est issu le titre de l’exposition ‘Rêve de poils d’animal_p253’. Selon ce livre et les croyances locales qui se retrouvent dans les horoscopes ou chez les voyantes, la plupart des situations, même celles qui semblent a priori négatives, sont signe de bonheur ou de prospérité. Phénomène de manipulation ou manière simplement de mieux vivre et de supporter un quotidien difficile ?
Les animaux, parfois décoratifs, ont un comportement souvent cruel et décrivent des relations sociales rudes. Un singe s’apprête à écraser une pierre sur le crâne d’un ours de cirque un peu pataud, au regard perdu dans le vide ; un rat nimbé de lumière essaie de faire passer sa queue pour un épi de blé à ses congénères affamés ; tandis que derrière ces scénettes s’étend un paysage avec quelques détails rappelant la présence humaine : une usine, des chantiers, un barrage. En Corée, cela évoquerait directement les problèmes du pays : des licenciements massifs auxquels seraient liés des suicides ; des grands travaux entrepris sur les quatre principales rivières ; les problèmes environnementaux que cela engendre ; ceci dans une forme de sfumato et d’imprécision, aussi apparemment indifférent que les paysages au fond des portraits de la Renaissance.

que faire ?

Touchée par une situation politique qui provoque chez les gens un sentiment d’impuissance, Eun Yeoung Lee mêle à son univers onirique des signes issus d’une satire politique contestataire. Une poule se tient sur un chameau : si cette image est plutôt neutre pour nos yeux d’Européens et évoque l’univers du conte, elle est bien lisible en Corée et plutôt sévère. La présidente actuelle y est en effet représentée sous les traits d’une poule, le chameau étant quant à lui selon Nietzsche la figure de la docilité et de l’obéissance. Dans ce dessin comme dans l’ensemble de l’œuvre de l’artiste les animaux n’ont pas de tête, ou quand ils en ont une leur regard est vide. Plutôt que l’individu elle dit le générique, ne veut pas fixer un visage-animal, préfère le flou du rêve. C’est que – évidemment – à parler des animaux Eun Yeoung Lee parle des humains, et que la pensée de l’un ne va pas sans la pensée de l’autre, politiquement et éthiquement.
Dans une nouvelle série de céramiques, elle fixe des parcelles de mer, des vagues noires ou bleues – petits blocs de mémoire, marqués dans leur titre par une date, celle de l’accident de ferry en Corée ou celles des naufrages des bateaux de migrants en Méditerranée. Puis, juste en-dessus d’une cheminée où la suie dessine une forme de montagne, la pointe de l’Everest tracée au graphite apparaît au centre d’un mur blanc. Intitulée sobrement ‘+4440’ – différence entre le sommet népalais et celui, local, du Mont-Blanc – cette pièce rappelle le récent tremblement de terre dans la région.
Par petites touches et en utilisant souvent de belles images, Eun Yeoung Lee affirme, au-delà des croyances propres à chacun, sa croyance en le pouvoir de l’art, qu’il soit mémorial ou talisman.