Jean-Luc Manz, grammairien zen

article publié dans le Courrier du 2 mai 2015

2015 pourrait bien être l’année où l’on rencontre (vraiment) Jean-Luc Manz. Le peintre vaudois est en effet à l’honneur dans plusieurs expositions, et surtout, il publie l’ensemble de ses carnets de recherche aux éditions JRP.

'Wallpaper liberation' au musée Jenisch de Vevey présente ces carnets ainsi que d’autres œuvres de la collection, permettant d’accéder au processus de travail de l’artiste. A la galerie Skopia à Genève, des peintures de briques sur toile et sur papier sont exposées de manière plutôt classique, tandis que récemment dans le tout jeune artist run space Silicon Malley à Lausanne, d’autres peintures de briques faisaient installation. A parcourir ces différents projets, on peut observer la pluralité des approches de l’artiste et la singularité de sa recherche plastique, sans doute en lien avec un parcours atypique.
Après un apprentissage en photographie, ce sont des recherches personnelles et identitaires qui ramènent Manz du côté de l’art. Proche d’une communauté bab-mystique située à Bioley-Orjulaz dans le canton de Vaud, où il pratique entre autres choses la méditation, il décide une semaine de 1974 de devenir artiste, que son travail plastique sera le lieu de sa quête et que sa vie sera désormais consacrée à l’art. De cette expérience communautaire, il garde le goût du partage et de la transmission, qualités qu’il ne cesse de mettre en application lors des différentes activités qu’il mène en parallèle à sa pratique artistique.
Autodidacte (il se forme à l’art en assistant aux jurys de l’atelier de Cherif Defraoui aux Beaux-Arts de Genève), il s’est véritablement engagé sur la scène de l’art suisse jusqu’à en devenir un représentant institutionnel – il a en effet été membre de la Commission fédérale des beaux-arts de 2007 à 2014, et par ailleurs il enseigne à la HEAD depuis une dizaine d’années. Dans un désir constant de dialogue et de rencontre avec d’autres artistes, il participe à plusieurs projets collectifs et ouvre avec Jean-Crotti, Alain Huck, Robert Ireland et Catherine Monney l’espace d’art M/2 à Vevey, où ont été invités entre 1987 et 1991 des jeunes artistes de toute la Suisse. Toujours proche des jeunes générations – intérêt qui est sans doute dû, dit-il, à un besoin de se remettre en question, de faire progresser les idées et d’échanger – il est sensible aux nouvelles initiatives et aurait ainsi retrouvé un certain esprit de M/2 auprès des artistes de Silicon Malley.

un réel par abstraction

Le point de départ du dialogue avec cette jeune génération est un intérêt pour le travail lui-même, qui intrigue par sa rigueur et ses variations. Si ses premiers dessins étaient plutôt figuratifs à tendance surréaliste, Manz est rapidement passé à l’usage de formes abstraites, permettant plus de maîtrise, et peut-être plus de pudeur. Si c’est bien comme représentant de l’abstraction géométrique qu’il est aujourd’hui considéré et identifié, il semblerait qu’il y a comme un malentendu, une insuffisance, à moins de revenir au sens premier du terme d’abstraction. Le travail de Manz est en effet toujours basé sur des images du réel qu’il s’approprie et épure – comme il le dit lui-même, il ne fait jamais de composition pure. Qu’il reprenne des photos de presse, des formes de l’histoire de l’art, des motifs de la publicité ou d’autres images vues ou remémorées, il retient quelques formes, choisit des couleurs franches, il joue, varie, décline en série, stylise. Entre un réel foisonnant et la forme abstraite qui en est issue, il reste parfois quelques indices : l’étrangeté d’une forme, un titre, un format particulier, une impression – diffuse – de connu. Ce parcours de création par étapes est au cœur de l’exposition du musée Jenisch qui déploie les carnets de l’artiste, établissant des correspondances avec des œuvres achevées. Sans rentrer pour autant dans l’intimité de l’artiste, on comprend une partie de ses processus et on est amené à reconsidérer ce travail d’abstraction que l’on aurait pu croire dénué de tout lien à la réalité.
Significativement, la transition vers l’abstraction a été marquée par des actes d’effacement à forte portée symbolique. En 1978, il réalise sa première pièce abstraite en recouvrant de blanc les avis mortuaires du journal Libération, effaçant les noms et ne gardant que la structure, les lignes, une composition aux allures de partition. L’idée de la stèle mémorielle ou du masque mortuaire n’est parfois pas loin, les œuvres de Manz sont peuplées d’absences. C’est ce que disent les noms propres donnés comme titres, ou plus encore les nombreuses figures qui hantent les carnets et qui sont effacées pour ne garder qu’un détail, un décor, un fond, un angle. Le profond intérêt de l’artiste pour l’architecture est peut-être du même ordre : des lieux où la vie a lieu.

de la résistance des murs

Depuis 2008 Jean-Luc Manz a entrepris de travailler avec le motif unique de la brique. Utilisant une large palette de rouges qui rappellent les council houses anglaises, il part parfois vers d’autres couleurs, observées par exemple sur les façades portugaises. De dimensions variables, conçue en ensemble ou indépendamment, chaque peinture suit le même protocole : sur une trame dessinée la couleur est posée au pinceau ; chaque brique est peinte pour elle-même, lentement, comme un petit monochrome. Aux côtés de Malevich ou Barnett Newman, Manz cite parfois On Kawara, artiste conceptuel qui travaille sur le temps, un temps à la fois public et intime, qui fixe dans les couches des ‘Date paintings’ la durée d’un jour. Dans la lenteur du geste, la concentration, la pratique de peinture aurait une dimension méditative, spirituelle. Avec ces blocs de temps, Manz élève des murs, redouble les cimaises d’exposition, rejoue des espaces. Que construit-il ? Il n’a pas envie de le définir, laisse aux autres le soin de le faire. Apparemment crypté, le langage des briques est une étape à la fois logique et aboutie de l’œuvre de l’artiste, et montre ceci qui est propre à l’ensemble du travail : à bien les regarder, à être attentif aux vibrations et aux dialogues entre les couleurs, les espaces, les formes, il arrive des choses sans mots, des sensations et des émotions qu’il suffit de tenter de nommer pour qu’elles s’évanouissent aussitôt.