'Katinka Bock – meet you at the statue in an hour' (1)

sur l'exposition '40 Räuber', Mamco, Genève, 16 octobre 2013-12 janvier 2014
texte publié dans Kunstbulletin, décembre 2013

C’est dans l’écart entre la simplicité des formes et leur potentiel d’évocation que les sculptures de Katinka Bock déploient ce que l’on pourrait appeler une ‘poétique du matériau’. Au Mamco, l’exposition ‘40 Räuber’ est l’occasion de découvrir un travail tout en nuances, qui assume ses tensions et ses ambivalences comme génératrices de formes et de sens.

40 voleurs. Au-delà de la référence au conte, et d’un clin d’œil aux affaires de la place financière suisse, ce titre introduit l’idée d’une société diverse, composée d’une multiplicité d’individus, bons et mauvais. En préparant son exposition au 3e étage du Mamco, espace tout en longueur, Katinka Bock avait en tête l’image de la rue comme lieu de déambulation, et de la place publique comme lieu de rencontre. Pour partie liée à son expérience récente d’installation pour le tramway de Paris (pour laquelle elle a travaillé avec Christian Bernard et Nathalie Viot, commissaire de l’exposition), ces images reprennent surtout des préoccupations présentes depuis longtemps dans le travail de l’artiste : le paysage, l’espace, les relations humaines, et la manière dont tout cela interagit.

le sel des heures se dilue (2)
A l’extrémité de l’espace, formant horizon, se dresse ‘Personne (April)’, sculpture anthropomorphe en bronze sur laquelle tombe de l’eau de pluie amenée par un dispositif relié à l’extérieur du musée. Déposée sur une mince pellicule de sel qui maintient le spectateur à distance, la sculpture est ainsi livrée durant le temps de l’exposition aux caprices du ciel, et en portera les traces bleuies. Instaurant un dialogue et une circulation entre l’intérieur et l’extérieur, accueillant les aléas du dehors au sein même de l’institution muséale qui tend plutôt à les éliminer, l’œuvre fonctionne dans un effet d’incongruité et de surprise – d’attente aussi, souvent déçue.

En regard de l’ensemble de la production de Katinka Bock, cette pièce peut sembler étonnante tant la représentation de la figure humaine a longtemps été absente des œuvres de l’artiste – plutôt abstraites, parfois évocatrices de paysages. Pourtant, tout invisible qu’il fût dans la représentation, le corps n’en était pas moins extrêmement présent. Corps de l’artiste d’abord, qui travaille la matière, plie, laisse des traces. Corps comme mesure ensuite, à l’aune de quoi tout se mesure, échelle des œuvres ; corps du spectateur enfin, confronté à la simplicité des œuvres, à leur matérialité. Omniprésence dans l’absence qui rappelle le corps au sens de Merleau-Ponty, point zéro de la perception, « Nullpunkt de toutes les dimensions du monde » (3).

la fin n’est pas un processus. clairière. (4)
Intéressée par les états d’entre-deux, par les potentialités des intervalles et des situations d’indétermination, Katinka Bock travaille en particulier avec des matériaux qui connaissent plusieurs états, sujets à transformation – comme le verre, le métal, la pierre ou la terre glaise. Invitant l’imprévu et le hasard dans le processus de création, elle soumet les matières à différentes situations et les pousse dans leurs retranchements. ‘Shifting’, grande sculpture en terre crue, avait ainsi à l’origine une forme de gousse d’ail bombée. Exposée pendant plusieurs semaines en extérieur, sujette aux intempéries, la terre s’est affaissée, gorgée d’eau. Asséchée puis cuite en l’état, la sculpture a été à nouveau exposée à l’extérieur pendant deux ans, évoluant encore et se fissurant à la suite des changements de climat. C’est la sculpture restaurée qui est présentée au Mamco, une œuvre ‘reprise’ plusieurs fois et dont l’évolution tend à une fin possible – hypothèse acceptée par l’artiste qui pourtant ne la souhaite pas directement.

Composer avec l’imprévu et les accidents n’est en effet pas une fin en soi mais serait plutôt un outil de travail, un élément générateur, et le risque de destruction « une barrière dont elle a besoin pour réfléchir » selon Katinka Bock, qui essaie toujours de « se garder des ouvertures pour changer d’avis, de ne pas avoir de principes figés »(5). Ainsi, l’œuvre s’élabore dans les allers-retours entre les décisions de l’artiste, ses mises en place, et les réactions des matériaux, leur devenir, sur le mode d’une impermanence toujours fertile.

Si elle travaille bien avec une forme de hasard, Katinka Bock n’a pour autant pas le goût du chaos, et serait plutôt paradoxalement fascinée par les tentatives de mises en ordre du monde, par l’idée notamment de la mesure, de la perfection de la géométrie, par la justesse d’un équilibre ou la finitude d’une forme. A la froideur d’une science exacte, elle adjoint cependant toujours des éléments fluctuants, comme la subjectivité de la perception du mètre dans l’œuvre ‘One Meter Sculptures’, ou le poids du citron qui s’allège au fur et à mesure qu’il se dessèche dans ‘Balance for books’. Moins ambivalent qu’il n’y paraît, ce double intérêt – ou ces intérêts toujours ‘balancés’ – révèle chez Katinka Bock une pensée dialectique, qui fonctionne par opposition ou par redoublement, et qui s’enrichit des tensions ainsi engendrées plutôt qu’elle ne s’y perd.

celui qui entrait ici était contraint de penser (6)
Si certains gestes semblent ‘vite faits’ chez Katinka Bock, il ne faudrait pas en conclure pour autant qu’il y aurait dans son travail quelque chose de ‘négligé’. A l’orée de l’exposition, ‘Grosses Tuch’ est un paravent composé d’un tissu jeté sur un escabeau – dispositif provisoire comme on pourrait le trouver dans un atelier, sinon qu’ici le tissu est coulé en bronze, transportant ce geste non sculpté (quotidien, spontané, non pensé en tant qu’art) à la sculpture, au champ de l’art. Avec cette pièce, qui fonctionne comme une clé de lecture tant pour l’exposition que pour le travail de l’artiste de manière générale, on entre de plain-pied dans un univers de pensée, dans un monde construit.

Irréductibles à une interprétation unique, les œuvres de Katinka Bock parlent pour elles-mêmes, ne véhiculent pas de message, et si des sources littéraires ou des préoccupations d’ordre social et politique sont parfois à l’origine du travail, aucune trace n’y subsiste de manière littérale et explicite. L’art fonctionne en effet comme un langage à part entière, « dans une matière autre que la langue » selon l’artiste, qui aime à construire ses expositions comme des phrases, qui rejoue ses œuvres comme on emprunte des mots. Son goût du langage se retrouve aussi dans les titres de ses pièces, dans les mots qu’elle affectionne et qu’elle aime prononcer comme on déguste un bonbon, qui souvent ne peuvent exister que dans une seule langue (allemand, sa langue maternelle, français, sa langue d’adoption, ou d’autres langues pratiquées ou entendues) – nécessité de choix qui sont aussi des traits d’humour et de malice.

Ouvertes et suggestives, préférant l’interprétation libre plutôt que les démonstrations d’autorité, les œuvres de Katinka Bock permettent au spectateur d’y infuser sa propre compréhension, d’écouter bruisser les correspondances, et de laisser résonner des mots simples tels que : être seul ou être ensemble, se pencher, se tenir, s’appuyer, reposer ; se briser, se répandre.

notes
1. Belle and Sebastian, ‘Piazza, New York Catcher’, 2003
2. Pierre Michon, ‘Vies minuscules’, 1984
3. Maurice Merleau-Ponty, ‘Le visible et l’invisible’, 1964
4. Thomas Bernhard, ‘Corrections’, 1975
5. Discussion avec Katinka Bock, septembre 2013
6. Thomas Bernhard, op. cit.

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