'Phill Niblock - accords continus'

sur l'exposition "Nothin' but Working, Phill Niblock, une rétrospective", Circuit et Musée de l'Elysée, Lausanne, 30.01 - 12.05.2013
texte publié dans Kunstbulletin, avril 2013

Compositeur majeur de musique contemporaine, Phill Niblock (*1933, Indianapolis) est aussi l’auteur d’une œuvre photographique et filmique importante. Réunies dans un « art intermedia » qui vise à créer une « expérience environnementale totale », ses pratiques sont présentées dans une exposition rétrospective organisée à Circuit et au Musée de l’Elysée à Lausanne.

A l’origine photographe, Niblock a vécu dans l’effervescence du New York des années 60. Passionné de jazz, il fréquente le milieu et réalise de nombreux portraits de musiciens, dont Duke Ellington et Charles Mingus. Avec la photographie argentique, il s’intéresse également aux environnements urbains et travaille sur l’idée de territoire, développant comme une cartographie des lieux.
La rencontre avec la musique expérimentale de John Cage, les performances musicales de La Monte Young, le film et le cinéma d’avant-garde, ainsi que les œuvres d’artistes tels que Mark Rothko ou Sol Lewitt sera d’une grande importance dans son travail. « Je voyais pas mal de choses, et pour moi, tout a commencé à fusionner » (1). Dès le milieu des années 60, Niblock collabore avec des danseurs et des chorégraphes avec qui il tourne des films, que ces derniers projetteront parfois pendant leurs performances.

Par la suite, il réalise les projets « Environment I, II, III, IV » (1968-1972), œuvres programmatiques de l’ « art intermedia ». Composées de films tournés dans la nature projetés sur plusieurs écrans de grand format, de diapositives couleur, d’épisodes dansés et d’une musique enregistrée ou interprétée en live, les pièces suggèrent l’ouverture structurelle des différents médias.

comme la surface de l’océan ou une vague géante (2)
Dès 1968, Niblock travaille à des compositions musicales, qu’il envisage comme des environnements sonores. Sa musique est microtonale, il utilise des notes très proches ; sans rythme ni structure apparente, c’est un flux où il n’y a aucun silence, aucune discontinuité, rien qui permette de structurer le temps. Dans les profondeurs de cette musique saturée, il explore les textures du son. Proche à certains égards de la musique électronique, il ne travaille qu’avec des instruments, souvent des cordes ou des instruments à vent. Diffusée à un volume puissant, la musique remplit entièrement l’espace, et joue avec les structures architecturales des lieux, rendant chaque installation unique. Dans cet espace redéfini, dans ce temps suspendu, le spectateur est traversé par les fréquences sonores, comme amené au cœur même de l’œuvre.

Après avoir travaillé avec des danseurs dans ses premières présentations, Niblock commence dès 1973 une série de films intitulée « The Movement of People Working ». Conservant la présence physique des corps, tout en gagnant en naturel par rapport à la chorégraphie, les films montrent des êtres humains au travail, effectuant des gestes et des mouvements répétitifs comme nouer des filets, éviscérer des poissons ou éplucher des épis de maïs. Pour accéder à cette forme élémentaire de travail, et parce qu’il souhaitait tourner en extérieur, Niblock a choisi des régions peu industrialisées d’Amérique Latine, d’Asie ou d’Europe, constituant entre 1973 et 1991 une archive d’une trentaine d’heures.

Dans ce projet, le réalisateur met l’accent sur le mouvement des corps et des mains, ne s’attardant pas sur les visages qui n’apparaissent que de manière fugitive. C’est que les travailleurs ne l’intéressent pas en tant que sujets psychologiques, et que l’aspect politique et social du travail n’est pas sa préoccupation première. « En regardant de plus près et en détail les gestes et les activités physiques des gens, je voudrais construire une expérience non-narrative et non-verbale pour le public. (…) Je ne propose pas un documentaire ethnographique. » (3)

Ce qui compte est en effet le processus, la chose en train de se faire – plutôt que le résultat. Caractéristique commune à sa pratique de la musique et du film : « Dans ces deux pratiques, le processus en lui-même est très important, ainsi que le détail de la matière et la matière elle-même. (…) les deux choses relèvent de la décision et de l’initiation d’un processus, et (…) les deux se concentrent sur le détail au moment où il se produit. » (4)

minimalismes
D’une manière générale, l’œuvre de Niblock a été fortement influencée par l’art et la musique minimalistes, ce que l’on n’a pas toujours compris de ces films : « L'idée était de décomposer autant que possible la nature du film. De délimiter sa structure. Je pense que c’est plus facile de dire que la musique est minimale, plutôt que les films. C’est un peu plus dur de dire en quoi les films sont minimaux » (5). D’une grande qualité figurative et esthétique, les films contrastent avec l’austérité qu’évoque l’art minimal. Dans ces images qui montrent l’homme dans des paysages, avec des cadrages composés, on ressent l’œil du photographe, influencé par Edward Weston, qui a « toujours été intéressé par les images réelles et trouve les trucs abstraits ennuyeux » (6). C’est donc d’une forme particulière de minimalisme qu’il s’agit chez Niblock, qui utilise des structures réduites au minimum, des protocoles définis, et qui intègre dans le même temps l’image et la figure humaine, aussi bien comme sujet de l’œuvre que comme sujet de l’expérience.

Les deux expositions à Lausanne présentent une rétrospective de l’œuvre de Niblock, envisagée dans son absolue variété. Le Musée de l’Elysée se concentre sur le début de carrière et sur sa pratique plus récente, avec notamment plusieurs séries de photographies, des films, et l’installation « Environment » de 1972 revisitée par l’artiste. A Circuit l’accent est mis sur la relation entre musique et film : à côté de portraits des musiciens de jazz et de partitions, une installation présente « The Movement of People Working » sur trois larges écrans, accompagnés de pièces sonores réalisées entre 1968 et 2012. Les films ne sont pas synchronisés les uns avec les autres, pas plus qu’avec la musique, engendrant un renouvellement permanent des formes et des associations.

Dans les espaces d’expérience de Niblock, le spectateur est un récepteur qui devient actif. Devant des multi-projections, son œil doit choisir ce qu’il regarde, effectuant des allers-retours entre les images, tandis que sa perception de la musique est toujours différente selon où il se place. Par l’immersion totale dans un trop-plein de sons et d’images, par cette appréhension toujours partielle et individuelle, les variations se détachent, les modulations apparaissent, et c’est ainsi que l’on parvient à entrer en profondeur dans ce travail qui touche notre perception de l’espace et notre expérience du temps.

notes
1. Niblock, interview de 2010, in : « Working Title », 2012, Presses du Réel, p. 373
2. Image du bourdon en musique évoquée par Erica King, in : « Working Title », op. cit., p. 349
3. Niblock, texte d’intention pour un projet de film au Népal, présenté à Circuit (trad. de l’auteur)
4. Niblock, interview de 2004, in : « Working Title », op. cit, p. 72
5. Niblock, interview de 2007, sur paristransatlantic.com, (trad. de l’auteur)
6. Idem

http://isalinevuille.com/files/gimgs/th-53_Circuit_People-workinh-spinning-©-Phill-Niblock.jpg
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