Thinking through things

texte publié dans 'TAKE' de Vanessa Billy
publication éditée en février 2013 à l'occasion de son exposition 'vider la terre pour remplir le ciel' à Piano Nobile

[text in English]



Devant les œuvres de Vanessa Billy, composées d’éléments de notre environnement quotidien, on éprouve un sentiment de familiarité. Pourtant ce sont des propositions complexes : œuvres ouvertes en même temps qu’énigmes visuelles, elles se rattachent à un connu tout en lui échappant pour mieux en parler.

Dans une interview de 2010, Vanessa Billy disait que le travail artistique lui permettait de penser par les choses, ‘think through things’. La pratique, la transformation des objets et des matériaux, l’assemblage des images et des mots, comme autant d’outils pour penser notre activité de tous les jours et notre rapport au monde.

le devenir des choses

Ancré dans une curiosité pour les matériaux courants et les objets banals (industriels ou domestiques), le travail de Vanessa Billy s’attache à explorer leurs potentialités, à les révéler en quelque sorte en les transformant ou en les associant. Ciment, plastique, métal, terre : c’est souvent aux matières brutes qu’elle s’intéresse, développant des processus dont elle est à la fois l’initiatrice et l’observatrice. Not taught* : apprendre du matériau est particulièrement important pour l’artiste, qui vise à déjouer une connaissance supposée pour appréhender les choses de manière plus immédiate et expérientielle.

Nécessitant parfois de la patience et de l’attente – le temps que le béton se fige, ou qu’une tache s’étende sur le papier –, le processus de création chez Vanessa Billy se déploie sur la durée, en plusieurs temps, et prend la forme d’une négociation entre ses décisions, ses gestes et le comportement des matériaux. Plutôt qu’avec le hasard, elle traite avec le devenir des choses.

Si ses œuvres connaissent plusieurs états pendant le processus de création, elles conservent souvent cet aspect évolutif et deviennent parfois des œuvres ‘vivantes’. Les éléments circulent et échangent, certaines sculptures respirent presque, d’autres nécessitent qu’on s’en occupe particulièrement, sans quoi elles meurent.

Échanges de particules… Ce n’est sans doute pas anodin que l’eau apparaisse régulièrement dans le travail de Vanessa Billy : fluide, fuyante, temporaire, précaire, l’eau est par essence l’élément de la circulation, de la porosité, des mélanges et des résistances. Stagner, couler, flotter, mélanger, évaporer… autant d’états de la matière avec lesquels jouent les sculptures de l’artiste.

Dans une forme d’équilibre transitoire, ces pièces, qui témoignent d’une grande économie de moyens, rendent compte de circulations propres aux matériaux, de l’émergence et du devenir des formes. Elles évoquent aussi plus largement l’activité humaine, le fonctionnement des corps comme les actes et les usages quotidiens, ainsi que la gestion des ressources. Who shapes what**.

Zeitgeist

De cette impermanence presque philosophique, l’artiste considère aussi les aspects concrets – et plutôt politiques – en pointant notre rapport aux choses et à l’environnement.

Ainsi elle travaille avec des matériaux au rebut, arrivés à la fin d’un cycle de consommation et d’utilisation ; formes aléatoires déjà existantes, elle les rejoue en les isolant ou en les combinant avec d’autres, et leur donne ainsi une autre vie, les réinjecte dans un nouveau circuit, celui de l’art. Regard critique sur les circuits de l’économie, elle souligne les processus d’échange et la fluctuation des valeurs.

Par l’évocation de paysages ou de phénomènes naturels, par le rappel du vivant, Vanessa Billy questionne également l’idée de nature. Elle la confronte à celle de l’artificiel : est-ce encore une opposition pertinente, dans la mesure où la plupart des produits transformés industriellement ont une origine naturelle, alors que ce que l’on considère comme naturel est produit de manière industrielle ? Natural means something like vegetables***.

Dans un entre-deux qui est propre à l’époque actuelle, on ressent dans le travail de l’artiste une inquiétude quant à l’utilisation des ressources de notre planète.

Tandis que l’idée de circulation induit toujours un devenir possible, une transformation à venir, l’industrie de masse produit des objets finis, qui après usage deviennent des détritus de fin de cycle, qui ne se transforment plus, résistants et irréductibles. Des matériaux que, comme pour les déchets nucléaires, on n’a d’autre choix que de cacher ; répandus dans la nature, dans notre univers de tous les jours, à l’instar des gaz produits par la consommation d’essence, ils sont présents tout en étant ignorés, nocifs mais au bénéfice du doute : on ferme les yeux, donc ils n’existent pas. Aveu d’échec.

position et déplacement

Que l’on ne s’y trompe pas : s’il y a une position critique et politique dans le travail de Vanessa Billy, cela passe nécessairement par le poétique, qui est l’acte de faire. Faire et donner du sens, faire pour donner du sens. Ses propositions ne sont ni univoques, ni assertives ; elles visent au contraire à souligner la multiplicité de significations des choses qui nous entourent, à les rendre visibles dans leur diversité et sans jugement. Elles n’ont pas force d’évidence, mais de suggestion.

Opérant selon le principe du déplacement et de mise en relation, l’artiste compose des œuvres dont les éléments dialoguent. Emblématique, sa pratique du collage est un art de la rencontre ; sa table de travail, recouverte d’images découpées (issues de sources aussi variées que des ouvrages de géographie ou des livres de cuisine), le lieu de rencontres fulgurantes. On pense à la table des Chants de Maldoror…

Dans ce travail principalement matériel, physique et visuel, les mots occupent une place essentielle. Why shapes what**** : que l’on voie dans les titres de ses pièces un lien nécessaire et signifiant avec l’objet, à la manière de Michel Foucault dans Les mots et les choses, ou plutôt une exploration multiple des usages à la façon de Francis Ponge, il est certain que le mot chez Vanessa Billy est un agent actif. Un élément à part entière dans la composition, qui la situe – d’une œuvre sans titre dans son atelier, elle considère qu’elle n’est pas encore fixée.

Intervenant indifféremment pendant le processus de création, en amont ou en aval, le titre rend compte de la position de l’artiste par rapport à l’œuvre, de sa perception subjective – comme un point de regard sur l’œuvre – et de son intention, tout en ouvrant sur une lecture à venir.

On sera surpris, parfois, de l’écart entre la forme extrêmement sobre d’une pièce de Vanessa Billy et l’amplitude des pensées et des images qu’elle suscite. Entre le mot et la chose, entre un objet et un autre, entre moi et l’œuvre, c’est tout un système de relations qui se crée, jamais fixe, jamais évident, et pour cela toujours nouveau.


* Not taught, titre d’une exposition de 2011 à BolteLang, Zurich
** Who shapes what, titre d’une exposition de 2010 à Limoncello, Londres
*** Natural means something like vegetables, titre d’une exposition de 2011 à la Christina Wilson Gallery, Copenhague
**** Why shapes what, titre du livre d’artiste réalisé à l’occasion de l’exposition Who shapes what, 2010